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La Bourgogne à vélo, de Decize à Dijon par le nord

Le canal du Nivernais, le début du canal de Bourgogne et un accueil chaleureux et passionnant dans un domaine agricole (25-29 août 2025)

Nous laissons notre camping-car à Decize, au camping à côté duquel nous dégustons un bon souper à la base nautique; grand beau, vue sur le canal.

Lundi 25, nous partons avec Luciférine équipée des sacoches arrière et Monsieur Vélo chargé de ses 4 sacoches et de matériel sur le porte-bagages. Après hésitation, nous prenons notre matériel de camping, histoire de tester comment la souplesse légendaire de mes vieux genoux supportent encore la vie en petite tente. Ce que je n’avais pas vraiment voulu comprendre, c’est que la tente pour Pierre-Olivier comprend le réchaud, la casserole, des soupes, la cafetière italienne du café et du décaféiné. A cela, se sont  ajoutés les tomates de notre terrasse les plus mûres, un bocal de confiture et quelques autres provisions de notre frigo ! 

Nous pédalons par une météo estivale, température bien élevée avec un peu d’air, c’est parfait. Le canal du Nivernais est bien rectiligne au début, le ciel est bleu mais le paysage m’apparaît comme un tableau aux couleurs délavées: les vaches Charolaises blanches dans des pâturages jaunes beiges, secs, à l’herbe rase ressemblant à de la paille. Heureusement, les haies toujours présentes apportent du vert, mais les arbres plus hauts ont des feuilles jaunes brunes. Paysage empreint de soleil, un peu monotone mais un calme absolu fantastique.

Depuis Cercy-La-Tour, le paysage gagne en charme, en nuances de couleurs et en courbes.

Les éclusières (maisons) sont toutes numérotées

La température et les kilomètres nous font rêver d’une terrasse, d’une glace à Châtillon-en-Bazois. Mais que nenni, le supermarché est en-dehors, le village est plutôt désert, nous décidons de camper à Baye, 15 km de plus qui se font bien sentir; par chance en arrivant Pierre-Olivier peut réserver la dernière table au restaurant avant que nous allions planter notre tente encore 2 km plus loin. Partie du parcours sauvage écrivait notre guide, alors effectivement un plein de nature, de calme, de douceur, de romantisme à contempler les quelques bateaux ou jolies péniches bien rénovées que nous dépassons au fil des écluses; mais risquer ne pas trouver bonne chair en Bourgogne, quelle surprise ! Une fois à table, nous nous régalons. (75 km).

Le lendemain, encore une chaleur très estivale, plus de vert sur les rives du canal, nous avançons bien, le calme, l’eau, certaines éclusières et leur jardin font le charme de l’étape. Avant Clamecy, au camping, nous hésitons à continuer lorsque quelques nuages noirs et la lourdeur de l’air nous décident à planter notre tipi. Montée rapidement, un orage terrible éclate à la dernière sardine plantée, suivi de trombes d’eau, notre montage rapide a été correct, nous dormirons au sec ! Nous passons la fin de l’après-midi à attendre que les cieux se calment.

Clamecy est une petite cité médiévale, mignonnette, 2 restaurants ouverts, vite complets et des rues désertes. (54 km).

Par un temps nuageux humide, nous reprenons nos montures, enfiler le cycliste mouillé de la veille avec bonne humeur est le test positif pour conclure que je dors bien sous tente. Ce qui était évident pendant des dizaines d’années mais cette affirmation s’érode avec le temps ! 

Toujours plus de forêts, souvent l’Yonne se partage en plusieurs bras nous descendons depuis Baye d’écluse en écluse jusqu’à Auxerre; les vignes du Chablis couvrent les coteaux les plus élevés aux alentours (66 km). 

Mais pourquoi ce canal du Nivernais a-t-il été construit? 

Durant 4 siècles, jusqu’en 1922, le flottage du bois a été une activité économique importante pour la région acheminant le bois du Morvan à Paris comme bois de chauffe. Initialement, les troncs étaient jetés, flottant librement, emportés par le courant (flottage dit à bûches perdues). Puis le charpentier du roi a eu l’idée des radeaux de troncs (flottage par train de bûches). Les flotteurs, ouvriers dédiés au transport devant faire passer les troncs péniblement lors des rétrécissements près d’obstacles comme les moulins, mettaient 6 jours pour rejoindre Paris et revenaient à pied en 4 jours, parfois avec des idées révolutionnaires ! Le bois était marqué par chaque propriétaire, trié dans les différents ports par les femmes et les enfants. A Clamecy, en 1810, 3535 trains de bois sont passés correspondant à des millions de décastères. 

A Auxerre, nous nous logeons dans un petit hôtel (Ibis Budget, parfait) pour flâner en admirant les maisons à colombages et l’immense cathédrale. 

Le lendemain matin, orgue à la cathédrale, splendide, un de ces moments hors du temps ou plutôt durant lequel nous sommes justement intensément  dans le présent, sans aucune place pour une autre pensée; l’imprévisibilité renforce le charme de ces moments, c’est un des aspects que j’adore dans la vie nomade. 

Plus pratique, une galerie d’art servant un petit menu de midi plein de légumes et salades, ce dont nous rêvions. Comme la basilique, ancien hôpital civil et militaire a un magnifique cloître; nous nous mettons en route finalement vers 15h pour rejoindre puis longer le canal de Bourgogne, bordé d’arbres et rectiligne, un peu monotone.

Trois heures et 40 km plus tard, nous arrivons chez nos hôtes Warmshower, Jade et ses parents Pierre et Marie-Aleth. Pierre est éleveur de porcs et agriculteur céréalier, Marie-Aleth accompagne des associations d’aide à domicile dans leur démarche qualité et Jade remet ce jour son travail de Master : « Jardins et vergers collectifs, espaces leviers de la transition écologique et sociale : vers des nouveaux métiers ». Nous sommes immédiatement reçus comme des amis, la maison a un charme fou, le jardin est splendide, nous commençons par y sécher notre tente. Jade nous parle de son voyage à vélo jusqu’en Guinée, partie seule pour cette première expérience.

Préparation des mirabelles pour les compotes

Pierre est associé avec son frère pour l’élevage de porcs et à 3 autres agriculteurs céréaliers pour former une association mettant en commun toutes les machines, le travail, les rendements. Ce type de mutualisation est novateur et très rare en France. Il vise à éviter d’être tous remplacés par un seul grand domaine, utilise la complémentarité des compétences, assure une meilleure qualité de vie par l’entraide. Précédemment, la ferme familiale était prise dans l’engrenage de l’élevage intensif des veaux engraissés avec les surplus de lait, les éleveurs perdant terriblement le contrôle de leur exploitation. Pierre a converti la ferme en élevage de porcs, car ceux-ci sont nourris par les céréales produites sur leur domaine ou en tout cas localement, permettant ainsi de revenir à un concept de production où toute la filière est maîtrisée sur place et indépendante.

Quelques chiffres: 

  • 168 truies pour 3 personnes à plein temps, nécessitant 168 hectares de céréales, pouvant recevoir les déjections des porcs comme engrais. A l’avenir, il faudrait au minimum 320 truies pour un couple d’agriculteurs. 
  • 250 naissances toutes les 3 semaines
  • 850 hectares, gérés par 5 agriculteurs en agroécologie. 

Le domaine est certifié concernant la régénération du sol atteinte progressivement en gardant un équilibre entre le nombre de porcs et la surface céréalière et en respectant une bonne rotation des cultures. Le labourage a cessé il y a 17 ans déjà, les semences sont produites sur place, le grain donné aux porcs également, nous voyons la petite usine de fabrication, nous parlons de tonnes.

Pierre n’a pas réussi à passer à l’élevage en plein air à cause des bâtiments hérités à valoriser. Les collègues ou sa parenté qui avaient franchi ce pas reviennent à une exploitation où les bêtes sont à l’intérieur à cause des normes sanitaires, sacrée contradiction face au courant bio, promouvant le bien-être animal !  De plus, l’élevage en plein air requiert plus d’aliments, la truie devant faire face à des variations de température. A cela s’ajoutent d’autres surcoûts, comme la prédation des jeunes et de la nourriture par la faune sauvage. L’ensemble des frais supplémentaires ne peut pas être reportés sur le prix de vente et rend ce type d’élevage difficile économiquement. Pierre et sa fille ont parfois des visions différentes mais sont tous les deux très ouverts et foncièrement conscients et convaincus du changement de société à venir. Pierre souhaite même que son domaine évolue, se transforme, il navigue dans les compromis entre l’idéal et la réalité économique, en se voulant très transparent. 

Par exemple, pour nourrir les truies de façon équilibrée, un apport de protéines est nécessaire. L’état ne supportant pas suffisamment la culture des pois et des fèves, Pierre a recours au soja du Brésil, qui doit aussi être supplémenté avec de l’huile de soja. Le tourteau non OGM est disponible, et Pierre pourrait légalement déclarer l’alimentation des ses porcelets “non OGM”. Mais l’huile de soya non OGM n’existant pas, et n’étant soumise à aucune déclaration, ce serait une déclaration légale mais trompeuse. Pierre préfère ne pas se déclarer non OGM et rester plus strictement dans la vérité de la pratique. 

Concernant l’hygiène, l’objectif est de produire des bêtes avec un bon système immunitaire. Dans ce but, volontairement aucun désinfectant n’est utilisé, les traitements thérapeutiques sont extrêmement rares, les bêtes sont saines et supportent donc notre contact, le passage des personnes d’un bâtiment à l’autre sans précautions particulières. Les halles d’élevage sont non odorantes, ventilées, éclairées, chauffées. Les déjections tombent, le sol étant à claire-voies. Pierre contrôle la génétique de ses bêtes, sélectionne les truies qu’il va garder comme reproductrice et les porcelets qui partent à la boucherie à l’âge de 6 mois environ. 

Les truies ont exactement 2,4 portées par an, 16 porcelets en moyenne par portée. Pendant le premier mois, la truie est isolée avec ses petits et totalement limitée dans ses déplacements pour éviter l’écrasement des petits, qui arrive parfois de toute façon.

De manière plus générale, les bêtes sont libres sauf à certaines étapes sensibles, comme après l’insémination, ou lors de changement de halles pour que chaque bête s’approprie sa place. Ensuite, elles peuvent ouvrir la barrière de leur place mais viennent souvent se reposer dans leur stalle aimant apparemment être tranquilles dans un endroit de sécurité. 

Le verrat est parmi ces dames, mais à quoi sert-il ? 

Comme marqueur du cycle des truies. Lorsqu’une truie se met vers le verrat, immobile comme une statue, oreilles dressées, elle est prête et se laisse inséminer toujours sans bouger. 

Un des problèmes du bio, et des nouvelles normes pour le bien-être animal, la biodiversité ou la santé des sols (interdiction de certains produits par ex.) est que ces mesures ne sont pas accompagnées de limitations de produits d’origine étrangère, où ces normes n’ont pas cours, entraînant un déséquilibre économique non supportable. 

Les exploitations toutes petites, plus diversifiées, écologiques ont le mérite d’ouvrir de nouvelles visions qui devront s’imposer dans le futur, sur ce point Pierre et Jade se rejoignent et souhaiteraient une volonté politique pour redensifier les zones rurales avec  beaucoup de petites exploitations. 

Ce domaine est aussi un site d’essais expérimentaux en collaboration avec l’INRA ou d’autres stations de recherche. 

Concernant l’aspect agricole, le domaine est certifié, cultivé en agroécologie, comme seulement 3% des domaines en France. La priorité est la lutte contre  le réchauffement climatique, en captant plus de carbone et d’azote dans le sol pour le régénérer. Concrètement, les sols ne sont plus labourés, un mélange de graminées et de légumineuses est semé après les moissons. Ce mélange sensible au gel, déclinera donc à l’automne lorsque les semences de l’espèce de rente (céréale) devront germer et pousser. Cette dernière est donc semée sur un sol recouvert de verdure, comme le préconisait M. Fukuoka pour le riz au Japon dans “La “Révolution d‘un seul brin de paille”  en 1975 déjà.

Moissonneuse batteuse, bourrée d’électronique, pouvant être programmée pour suivre des lignes parallèles à 3 cm près.

Nous voyons les énormes machines permettant de semer dans ces conditions, voire de bêcher en surface si cela s’avère un compromis nécessaire, par exemple lors d’années pluvieuses. Ceci peut résoudre le problème des mulots. La priorité est le rétablissement d’un sol riche et équilibré, alors que la culture biologique met la priorité sur la non-utilisation de produits chimiques.

Vers de terre en train de faire ripaille ! !

A terme, l’objectif est évidemment l’agro-écologie biologique; Pierre estime que de commencer par la régénération du sol est plus pertinent et plus efficace à long terme, limitant aussi les pertes de rendement les premières années de transition. L’agriculture biologique nécessite de labourer pour enfouir les mauvaises herbes, l’agro-écologie empêche leur développement par compétition avec le couvert vert. Si nécessaire, la croissance du couvert vert est limitée par du désherbant extrêmement dilué, à nouveau un compromis mettant à mal nos préjugés de citadins !  Le sol s’améliore d’année en année grâce à cette recharge d’azote et de carbone ainsi qu’à la rotation des cultures de rente; à ce titre le chanvre utilisé pour l’huile, le textile et  des isolants de construction est très intéressant. 

Champ de chanvre

Pour nous, c’est une journée passionnante, que de préjugés remis en cause, que de contradictions mises en évidence avec tellement d’explications passionnantes ! Pour le futur proche, la question est ouverte: d’ici quelques années, une partie des halles seront détruites pour laisser la place à un élevage en plein air ? Utilisées par des artisans locaux pour développer autrement le tissu économique et social ? Jade pourra t-elle développer de tels projets ?

Nous repartons après cette journée de visite et ces deux soirées passionnantes, enrichissantes chaleureuses, en souhaitant que Jade puisse développer ses projets, faire évoluer le domaine et que nous puissions une fois accueillir cette famille chez nous.