Séjour à Tulle, quelques visites en Corrèze; retour par l’Auvergne (7- 14 sept. 2025)

Nous logeons dans un appartement à Tulle en attendant que notre camping-car soit réparé, partant en excursions avec notre voiture de location.

Journée à Aubazine, une abbaye.

Fermeture hebdomadaire imprévue, nous partons en balade en forêt et le long du « canal des moines », bisse construit pour amener l’eau à l’abbaye.

Belle forêt, le chemin est praticable malgré les derniers déluges. Par chance, nous pouvons ensuite nous joindre à un groupe pour la visite, ludique et instructive, un plongeon dans la mode de Coco Chanel.

L’abbaye était cistercienne, d’où l’absence de représentations de scènes,  d’animaux, de personnages sur les vitraux qui sont « grisaille » donc sans couleurs arborant des motifs simples répétés.

Cette abbaye a servi d’orphelinat pour jeunes filles, Coco Chanel y a séjourné un nombre inconnu d’années et cet endroit l’a marquée.

La vie des Cisterciens était rude, grand dortoir froid l’hiver, réveils nocturnes imposés pour des prières à l’église rejointe par un escalier obscur, irrégulier impressionnant  pour les orphelines.

Habits sobres, vœux de pauvreté, rien de superflu.

Les pierres du sol du dortoir sont magnifiquement arrangées et représentent des symboles répétés, dont la lune et une étoile à cinq branches.

L’abbaye ayant changé de patriarcat, il dépend aujourd’hui d’une congrégation ayant son siège au Liban, donc aucune aide financière possible pour l’entretien de cette manne-là.

Tous ces éléments ensemble donnent:

-Le logo Coco Chanel, les deux C entrelacés rappelant les vitraux.

-Les chaînes des sacs de la marque, la ceinture de l’habit des Cisterciens était une chaîne.

-Une mode révolutionnaire libérant les femmes: plus de corset, des vêtements aux lignes sobres permettant de bouger, rien de superflu.

-Le parfum Chanel Numéro 5, comme l’étoile et des motifs répétés sur ses tissus.

-Un escalier dans sa résidence du sud de la France similaire à celui menant à l’église, divisé en deux parties pour qu’il entre dans la résidence, modeste, sans fioritures.

-Régulièrement, des séminaires, stages de création de la maison Chanel à l’abbaye et importante cerise sur le gâteau: la promesse de la rénovation de tous les toits, et d’autres énormes travaux d’entretien financés par la maison Chanel débutant prochainement.

Cette abbaye voudrait aussi servir d’hébergement à des pèlerins de passage; actuellement la chaudière a lâché, de l’eau s’infiltre dans les plafonds…. Et pourtant, par manque de moyens financiers l’église principale avait été démolie sur une grande partie de sa longueur sur ordre du curé lui-même, pour économiser les frais d’entretien. L’église initiale était totalement sur-dimensionnée pour en mettre plein la vue aux Bénédictins, congrégation dominante concurrente dans la région. Le manque de moyens et la volonté de préserver ces bâtiments et le jardin ont motivé des bénévoles locaux de s’impliquer et que l’abbaye soit ouverte, utilisée pour toutes les fêtes du village et les marchés. Jusqu’à récemment, ses locaux étaient à disposition pour des semaines à thèmes comme les plantes médicinales, ou la pratique du yoga par exemple, une manière bien sympathique et efficiente de rendre de la vie à ces belles pierres; ne pourrait-on pas y penser ailleurs ?

Rocamadour

L’architecture adossée aux falaises est impressionnante et la pierre d’une des églises splendide, notamment le plafond composé de petites pierres jointes.

Mais l’endroit est tellement touristique, je ressens le lien argent-religion-supersitition très présent, nous empêchant d’apprécier ce lieu avec émotion. Certainement qu’en y arrivant à pied, vu que c’est un endroit clef d’un des parcours vers St-Jacques-de-Compostelle, et le soir, quand la plupart des touristes ont déserté, nous aurions un autre ressenti. Toutefois, pour notre part, nous avions été conquis par Conques et ne regrettons pas notre choix d’un autre parcours vers St-Jacques-de- Compostelle.

Le Brézou

La Corrèze est vraiment verte, des forêts denses, des collines, quelques prairies avec des haies. Alors pour profiter de cette nature, et sans avoir préparé des vacances de marche dans la région, nous suivons quelques sentiers didactiques dans la forêt du Brézou. Châtaigniers, feuillus, houx, noyers,  charmes,  de la mousse et des fougères, une forêt laissée à son cycle, du bois mort, des arbres tombés, petits ruisseaux, vraiment une belle diversité. Les forêts sont privées, une raison aussi de suivre des chemins bien balisés, publics, et vu les quelques fortes pluies récentes et nos baskets de vélo en guise de souliers de marche, nous ne tentons pas de grandes randonnées.

Cité de l’accordéon et des Patrimoines de Tulle.

La partie la plus importante de ce musée est consacrée à l’accordéon, la manufacture Maugein, fabriquant de façon personnalisée cet instrument étant toujours en activité. Le premier atelier datait de 1919, la période la plus florissante des années 30, avec quelque 300 ouvriers. Un festival d’accordéons a lieu chaque année en juin à Tulle; comme quoi cette ville peut être gaie et animée ! Ce musée présente de très anciens instruments, tente de nous expliquer ses « entrailles », constitué de milliers de pièces dont les anches, languettes de métal et de peau ajustées pour que la note soit juste.

1957,ça ne nous rajeunit pas…

L’accordéon est un instrument vraiment impressionnant de par sa complexité. Les styles de musique, sa place dans l’histoire y sont aussi présentés nous donnant l’occasion d’entendre quelques classiques de chanson française notamment. Pour nous, c’est aussi un rappel d’excellents souvenirs puisque notre fille en a joué pendant 25 ans. La fabrique Maugein produit des accordéons chromatiques, à boutons et non à touches, en tout cas sur les modèles exposés. Nous pouvons même essayer un instrument diatonique et un chromatique, avec leçons de base sur vidéo.

Une petite partie du musée présente la dentelle de Tulle de façon succincte.

Enfin, le dernier étage est consacré à la fabrique d’armes (pistolets, fusils…) appelée la manufacture, ouverte en 1690 et fermée en 1998. Véritable poumon économique du Limousin, 4700 ouvriers y travaillaient durant la première guerre mondiale. Cette usine formait avec beaucoup de rigueur son personnel, permettant à des jeunes entrés à 15 ans de progresser professionnellement jusqu’à des niveaux spécifiques entièrement dans l’entreprise, une vision moderne. Mais en accord avec l’époque, les sirènes rythmaient les débuts et fins de période de travail. Des témoignages nous plongent dans cette culture où travailler à la « manu » était une fierté, une école de rigueur, un apprentissage d’excellence mais aussi un moule de pensées, de mode de vie unique, des conditions de travail extrêmement difficiles pour certains, mais aussi pour toute la région un lien social, culturel, une sorte de grande famille. Lire et entendre les témoignages me plonge dans toutes les notions que les employeurs aimeraient bien cultiver à l’heure actuelle, mais souvent sans succès au vu des restructurations et autres gestions écartant l’aspect humain d’une décision. L’activité de « perruquer » désignait le fait d’utiliser des matières et des outils pour fabriquer des objets en-dehors de la production règlementaire. Cette activité était tolérée par la hiérarchie et de jolies créations, cadeaux pour des départs à la retraite, sont exposées. Une expression de la reconnaissance et de la solidarité entre ouvriers. Je me demande si dans les années 80, nous ne perruquions pas de  temps à autre d’une certaine manière…?

Les guerres ont évidemment permis aux femmes d’entrer dans ce monde technique et masculin, mais les portes de la formation technique se sont ouvertes pour elles en 1970, date à partir de laquelle, il semblerait que leur qualités en mécanique de précision aient été bien reconnues. La question du sentiment de culpabilité potentiel vu que cette usine ne produisait que des armes est aussi abordée. Certains,  à l’étroit dans cette culture de la pensée unique le ressentait; pour beaucoup d’autres dominaient la réalité pratique de l’intérêt d’un travail stable, le fait que si un pays a une armée, la fabrication d’armes est une évidence donc autant que celle-ci nous donne du travail et soit élaborée dans une culture d’excellence. De plus la plupart des ouvriers et ouvrières étaient concentrés sur un type de pièces, et ne voyaient donc pas d’armes, les aidant à ne pas penser à cet aspect destructeur.

Ce jour, une petite manifestation et même l Internationale chantée dans la rue; le premier ministre a été destitué la veille; immersion dans la vie locale !

Jeudi après-midi, soit 5 jours après notre arrivée à Tulle, le mécanicien et patron du garage nous appelle, nous pouvons repartir avec un embrayage neuf. Nous décidons de nous arrêter en Auvergne, vers le Puy de Sancy. La météo est très mitigée, nuageuse, humide. Nous bénéficions d’une petite fenêtre agréable pour grimper sur le Puy de la Tâche, offrant une très belle vue.

Ces anciens volcans sont des pâturages aux teintes dorées, couvert par endroits de  bruyère, pas d’arbres, le pays doit être très venté, un relief permettant de voir très loin. Pays de fromages, spécialement du Saint Nectaire, nous visitons une ferme, les restaurants proposent principalement des mets au Saint Nectaire et à la fourme d’Ambert, les maisons sont cossues, en grosses pierres, nous sommes bien en moyenne montagne.

Ferme de l Oiseau: Mais quel intrus ! Il vient de la truie d’à côté. Les porcelets s’attribuent une tétine jusqu’au sevrage.
Tous à la sieste…
Une beauté de la race Salers du Limousin

Le nombre de campings, de grottes, de cascades à visiter témoignent d’un tourisme familial bien vivant. Les thermes, au centre de Saint Nectaire et son vieil hôtel présentent par contre une architecture non entretenue et un autre tourisme, en fin de règne. Le pays nous plaît surtout au-dessus de 1000m; c’est-à-dire au-dessus des forêts, offrant un paysage ouvert et grandiose invitant à la marche.

Eglise romane de St-Nectaire
Vitraux « grisaille » d’origine

La Bourgogne à vélo, suite du canal de Bourgogne jusqu’à Dijon, et… la panne, 30 août – 6 septembre 2025

Nous reprenons nos montures, le soleil n’est pas de la partie, la pluie non plus. En chemin, la Fosse Dionne, exutoire d’écoulements souterrains provenant du plateau calcaire environnant, quelques beaux lavoirs, le canal, la verdure, le calme sont toujours notre fil rouge.

La fosse Dionne

La météo nous incite à trouver un logement en dur, sans succès. Par contre, une buvette nous tend les bras nous détournant de notre pic-nic de midi.  À peine installés sous de grands parasols, une  bonne averse surprend tout le monde. La soirée sera sèche, nous soupons au bord du canal à Chassignelles, chez Valérie, son énorme chien aussi doux qu’encomburant et son élégant chat tellement bien nommé Smoking. Le jardin à l’arrière de l’éclusière sert de camping pour les cyclistes, bucolique à souhait (74 km).

Le lendemain, petit retour en arrière pour la visite du château d’Ancy-le-Franc, aux jardins à la française et à l’anglaise, château Renaissance, quelques plafonds splendides.

Autre arrêt culturel à la forge de Buffon,grand ensemble industriel créé par cet important naturaliste, pour la production de barres et autres objets en fer au 18ième siècle. Les 3 roues des Moulins et les bâtiments de belle pierre sont conservés; l’ensemble est d’importantes dimensions car, fait unique pour l’époque, il regroupe la partie industrielle, les logements des ouvriers, celui destiné au comte Buffon lorsqu’il était présent et même une grange à bœufs. Les conditions de travail, entre poussière, chaleur et bruit assourdissant font froid dans le dos.

Descente au pied du haut fourneau

A Montbard, nous ne trouvons pas immédiatement le camping, ce qui nous vaut de monter la tente avec la pluie qui s’intensifie alors que nous avions pédalé au sec. Des cordes pour pédaler jusqu’à notre souper, un bon petit buffet que nous essayons de prolonger en espérant une accalmie pour le retour, en vain ! (45km)

Le jour suivant sera rude, le vent par moment, de nombreuses écluses montantes; cela paraît exagéré mais nous sommes bien surpris de sentir que nous montons jusqu’à Pouilly-en-Auxois, point culminant du plus haut canal de France, à 378 m. d’altitude.

Cette fois, qu’une petite averse le soir lorsque nous avions sorti notre tente pour la sécher dans le jardinet du studio réservé. A Pouilly-en-Auxois, le canal encore utilisé, passe sous la ville par un tunnel de 3333 mètres construit de 1825 à 1832 par 4000 hommes dont des prisonniers; en plus du tunnel, 32 puits d’aération ont dû être percés.

Sortie du tunnel à Pouilly-en-Auxois

Au 19ième siècle, les péniches étaient propulsées par des ouvriers les tirant et les poussant au moyen de perches qu’ils accrochaient dans des « prises »  le long des parois du canal large de 5m20, obscur et humide. Les plus grandes péniches sont normalisées à 5. 05 m. de large et 39 mètres de long. La manœuvre le long des 3 kilomètres reste délicate aujourd’hui comme nous l’explique un marin d’une péniche-hôtel. Pour nous, la « descente » vers Dijon est un joli parcours dans un paysage de prairies, étape facile jouant sur certains tronçons à cache-cache avec l’autoroute (62 km).

Le canal de Bourgogne a été construit comme axe de liaison entre la Manche et la Méditerranée. A Pouilly, nous étions sur la ligne de partage des eaux entre la Seine et le Rhône, franchissant à nouveau la ligne de partage des eaux entre les bassins de l’Atlantique et celui de la Méditerranée. Il comporte 189 écluses.

A Dijon, nous apprécions d’arpenter les rues aux belles maisons patriciennes ou plus rustiques, celles à colombages. Une bonne adresse sympathique pour l’apéro, l’Arsouille, plus de difficultés à trouver un petit restaurant simple et authentique, l’aspect gastronomique est bien touristique. Appréciant les bonnes trouvailles et riant des moins bonnes adresses, nous foulons les pavés avec beaucoup de plaisir et une bonne fatigue. Pierre-Olivier arrive toujours à recevoir des conseils de locaux, moi d’une amie.

Bien des adresses mériteraient d’être testées, mais la pluie battante du surlendemain nous fait apprécier de prendre le train pour retrouver notre camping-car à Decize après ces presque 500 kilomètres pédalés le long des canaux. Notre hanneton nous attend, comme le gérant fort sympathique du camping; nous apprenons son souci à notre égard, l’évacuation d’un camping de la région à cause des tempêtes de vent et de pluie.

Suit une soirée récréative, gastronomique et chaleureuse chez des amis à Vallon-en-Sully. Le lendemain, départ en direction des Landes pour aller pédaler le long de l’océan, histoire de changer de décor et de troquer le bœuf Charolais contre les fruits de mer. Mais panique à bord ou presque, je roule en 6ième sur l’autoroute quand je ne peux plus rétrograder de vitesse et le changement de conducteur n’y change rien !

Un jeune dépanneur nous amène à une carrosserie.

Le patron, fort aimable, et bien rôdé nous propose « sa semaine tout compris » : comprenez le dépannage, la location d’une voiture, les contacts et un délai très court pour changer notre embrayage auprès de son ami mécanicien, l’hébergement dans un hôtel ou un appartement d’un autre ami, tout ceci pour le montant que les assurances européennes de dépannage dédommagent au total. Nous ne sommes pas les seuls dans son petit bureau, sa petite entreprise est homologuée pour aller dépanner sur l’autoroute, son affaire est donc bien rôdée et tout le monde est gagnant. Mais malheureusement l’ATE n’est pas si arrangeante et estime que nous pouvons vivre à Tulle sans voiture de location. J’aimerais envoyer les bureaucrates tester Tulle pendant une semaine !

Nous voilà donc logés dans cette ville, le dépanneur et le mécanicien nous ayant vanté les beaux endroits de la Corrèze. Quelques idées d’excursion sont bien nécessaires pour que mon cerveau s’adapte au nouveau plan. La grisaille de Tulle étirée le long de la Corrèze, (la rivière) ses quelques tours sans style dépassant largement de façon totalement choquante du reste du bâti, ses enseignes fermées, la moiteur de l’air, vraiment je n’arrive pas du tout à apprécier cette ville.

Depuis notre fenêtre, le « brutalisme »

Nous planifions notre visite de la région avec notre voiture louée et décidons de faire confiance au mécanicien recommandé pour soigner notre Hanneton.

La Bourgogne à vélo, de Decize à Dijon par le nord

Le canal du Nivernais, le début du canal de Bourgogne et un accueil chaleureux et passionnant dans un domaine agricole (25-29 août 2025)

Nous laissons notre camping-car à Decize, au camping à côté duquel nous dégustons un bon souper à la base nautique; grand beau, vue sur le canal.

Lundi 25, nous partons avec Luciférine équipée des sacoches arrière et Monsieur Vélo chargé de ses 4 sacoches et de matériel sur le porte-bagages. Après hésitation, nous prenons notre matériel de camping, histoire de tester comment la souplesse légendaire de mes vieux genoux supportent encore la vie en petite tente. Ce que je n’avais pas vraiment voulu comprendre, c’est que la tente pour Pierre-Olivier comprend le réchaud, la casserole, des soupes, la cafetière italienne du café et du décaféiné. A cela, se sont  ajoutés les tomates de notre terrasse les plus mûres, un bocal de confiture et quelques autres provisions de notre frigo ! 

Nous pédalons par une météo estivale, température bien élevée avec un peu d’air, c’est parfait. Le canal du Nivernais est bien rectiligne au début, le ciel est bleu mais le paysage m’apparaît comme un tableau aux couleurs délavées: les vaches Charolaises blanches dans des pâturages jaunes beiges, secs, à l’herbe rase ressemblant à de la paille. Heureusement, les haies toujours présentes apportent du vert, mais les arbres plus hauts ont des feuilles jaunes brunes. Paysage empreint de soleil, un peu monotone mais un calme absolu fantastique.

Depuis Cercy-La-Tour, le paysage gagne en charme, en nuances de couleurs et en courbes.

Les éclusières (maisons) sont toutes numérotées

La température et les kilomètres nous font rêver d’une terrasse, d’une glace à Châtillon-en-Bazois. Mais que nenni, le supermarché est en-dehors, le village est plutôt désert, nous décidons de camper à Baye, 15 km de plus qui se font bien sentir; par chance en arrivant Pierre-Olivier peut réserver la dernière table au restaurant avant que nous allions planter notre tente encore 2 km plus loin. Partie du parcours sauvage écrivait notre guide, alors effectivement un plein de nature, de calme, de douceur, de romantisme à contempler les quelques bateaux ou jolies péniches bien rénovées que nous dépassons au fil des écluses; mais risquer ne pas trouver bonne chair en Bourgogne, quelle surprise ! Une fois à table, nous nous régalons. (75 km).

Le lendemain, encore une chaleur très estivale, plus de vert sur les rives du canal, nous avançons bien, le calme, l’eau, certaines éclusières et leur jardin font le charme de l’étape. Avant Clamecy, au camping, nous hésitons à continuer lorsque quelques nuages noirs et la lourdeur de l’air nous décident à planter notre tipi. Montée rapidement, un orage terrible éclate à la dernière sardine plantée, suivi de trombes d’eau, notre montage rapide a été correct, nous dormirons au sec ! Nous passons la fin de l’après-midi à attendre que les cieux se calment.

Clamecy est une petite cité médiévale, mignonnette, 2 restaurants ouverts, vite complets et des rues désertes. (54 km).

Par un temps nuageux humide, nous reprenons nos montures, enfiler le cycliste mouillé de la veille avec bonne humeur est le test positif pour conclure que je dors bien sous tente. Ce qui était évident pendant des dizaines d’années mais cette affirmation s’érode avec le temps ! 

Toujours plus de forêts, souvent l’Yonne se partage en plusieurs bras nous descendons depuis Baye d’écluse en écluse jusqu’à Auxerre; les vignes du Chablis couvrent les coteaux les plus élevés aux alentours (66 km). 

Mais pourquoi ce canal du Nivernais a-t-il été construit? 

Durant 4 siècles, jusqu’en 1922, le flottage du bois a été une activité économique importante pour la région acheminant le bois du Morvan à Paris comme bois de chauffe. Initialement, les troncs étaient jetés, flottant librement, emportés par le courant (flottage dit à bûches perdues). Puis le charpentier du roi a eu l’idée des radeaux de troncs (flottage par train de bûches). Les flotteurs, ouvriers dédiés au transport devant faire passer les troncs péniblement lors des rétrécissements près d’obstacles comme les moulins, mettaient 6 jours pour rejoindre Paris et revenaient à pied en 4 jours, parfois avec des idées révolutionnaires ! Le bois était marqué par chaque propriétaire, trié dans les différents ports par les femmes et les enfants. A Clamecy, en 1810, 3535 trains de bois sont passés correspondant à des millions de décastères. 

A Auxerre, nous nous logeons dans un petit hôtel (Ibis Budget, parfait) pour flâner en admirant les maisons à colombages et l’immense cathédrale. 

Le lendemain matin, orgue à la cathédrale, splendide, un de ces moments hors du temps ou plutôt durant lequel nous sommes justement intensément  dans le présent, sans aucune place pour une autre pensée; l’imprévisibilité renforce le charme de ces moments, c’est un des aspects que j’adore dans la vie nomade. 

Plus pratique, une galerie d’art servant un petit menu de midi plein de légumes et salades, ce dont nous rêvions. Comme la basilique, ancien hôpital civil et militaire a un magnifique cloître; nous nous mettons en route finalement vers 15h pour rejoindre puis longer le canal de Bourgogne, bordé d’arbres et rectiligne, un peu monotone.

Trois heures et 40 km plus tard, nous arrivons chez nos hôtes Warmshower, Jade et ses parents Pierre et Marie-Aleth. Pierre est éleveur de porcs et agriculteur céréalier, Marie-Aleth accompagne des associations d’aide à domicile dans leur démarche qualité et Jade remet ce jour son travail de Master : « Jardins et vergers collectifs, espaces leviers de la transition écologique et sociale : vers des nouveaux métiers ». Nous sommes immédiatement reçus comme des amis, la maison a un charme fou, le jardin est splendide, nous commençons par y sécher notre tente. Jade nous parle de son voyage à vélo jusqu’en Guinée, partie seule pour cette première expérience.

Préparation des mirabelles pour les compotes

Pierre est associé avec son frère pour l’élevage de porcs et à 3 autres agriculteurs céréaliers pour former une association mettant en commun toutes les machines, le travail, les rendements. Ce type de mutualisation est novateur et très rare en France. Il vise à éviter d’être tous remplacés par un seul grand domaine, utilise la complémentarité des compétences, assure une meilleure qualité de vie par l’entraide. Précédemment, la ferme familiale était prise dans l’engrenage de l’élevage intensif des veaux engraissés avec les surplus de lait, les éleveurs perdant terriblement le contrôle de leur exploitation. Pierre a converti la ferme en élevage de porcs, car ceux-ci sont nourris par les céréales produites sur leur domaine ou en tout cas localement, permettant ainsi de revenir à un concept de production où toute la filière est maîtrisée sur place et indépendante.

Quelques chiffres: 

  • 168 truies pour 3 personnes à plein temps, nécessitant 168 hectares de céréales, pouvant recevoir les déjections des porcs comme engrais. A l’avenir, il faudrait au minimum 320 truies pour un couple d’agriculteurs. 
  • 250 naissances toutes les 3 semaines
  • 850 hectares, gérés par 5 agriculteurs en agroécologie. 

Le domaine est certifié concernant la régénération du sol atteinte progressivement en gardant un équilibre entre le nombre de porcs et la surface céréalière et en respectant une bonne rotation des cultures. Le labourage a cessé il y a 17 ans déjà, les semences sont produites sur place, le grain donné aux porcs également, nous voyons la petite usine de fabrication, nous parlons de tonnes.

Pierre n’a pas réussi à passer à l’élevage en plein air à cause des bâtiments hérités à valoriser. Les collègues ou sa parenté qui avaient franchi ce pas reviennent à une exploitation où les bêtes sont à l’intérieur à cause des normes sanitaires, sacrée contradiction face au courant bio, promouvant le bien-être animal !  De plus, l’élevage en plein air requiert plus d’aliments, la truie devant faire face à des variations de température. A cela s’ajoutent d’autres surcoûts, comme la prédation des jeunes et de la nourriture par la faune sauvage. L’ensemble des frais supplémentaires ne peut pas être reportés sur le prix de vente et rend ce type d’élevage difficile économiquement. Pierre et sa fille ont parfois des visions différentes mais sont tous les deux très ouverts et foncièrement conscients et convaincus du changement de société à venir. Pierre souhaite même que son domaine évolue, se transforme, il navigue dans les compromis entre l’idéal et la réalité économique, en se voulant très transparent. 

Par exemple, pour nourrir les truies de façon équilibrée, un apport de protéines est nécessaire. L’état ne supportant pas suffisamment la culture des pois et des fèves, Pierre a recours au soja du Brésil, qui doit aussi être supplémenté avec de l’huile de soja. Le tourteau non OGM est disponible, et Pierre pourrait légalement déclarer l’alimentation des ses porcelets “non OGM”. Mais l’huile de soya non OGM n’existant pas, et n’étant soumise à aucune déclaration, ce serait une déclaration légale mais trompeuse. Pierre préfère ne pas se déclarer non OGM et rester plus strictement dans la vérité de la pratique. 

Concernant l’hygiène, l’objectif est de produire des bêtes avec un bon système immunitaire. Dans ce but, volontairement aucun désinfectant n’est utilisé, les traitements thérapeutiques sont extrêmement rares, les bêtes sont saines et supportent donc notre contact, le passage des personnes d’un bâtiment à l’autre sans précautions particulières. Les halles d’élevage sont non odorantes, ventilées, éclairées, chauffées. Les déjections tombent, le sol étant à claire-voies. Pierre contrôle la génétique de ses bêtes, sélectionne les truies qu’il va garder comme reproductrice et les porcelets qui partent à la boucherie à l’âge de 6 mois environ. 

Les truies ont exactement 2,4 portées par an, 16 porcelets en moyenne par portée. Pendant le premier mois, la truie est isolée avec ses petits et totalement limitée dans ses déplacements pour éviter l’écrasement des petits, qui arrive parfois de toute façon.

De manière plus générale, les bêtes sont libres sauf à certaines étapes sensibles, comme après l’insémination, ou lors de changement de halles pour que chaque bête s’approprie sa place. Ensuite, elles peuvent ouvrir la barrière de leur place mais viennent souvent se reposer dans leur stalle aimant apparemment être tranquilles dans un endroit de sécurité. 

Le verrat est parmi ces dames, mais à quoi sert-il ? 

Comme marqueur du cycle des truies. Lorsqu’une truie se met vers le verrat, immobile comme une statue, oreilles dressées, elle est prête et se laisse inséminer toujours sans bouger. 

Un des problèmes du bio, et des nouvelles normes pour le bien-être animal, la biodiversité ou la santé des sols (interdiction de certains produits par ex.) est que ces mesures ne sont pas accompagnées de limitations de produits d’origine étrangère, où ces normes n’ont pas cours, entraînant un déséquilibre économique non supportable. 

Les exploitations toutes petites, plus diversifiées, écologiques ont le mérite d’ouvrir de nouvelles visions qui devront s’imposer dans le futur, sur ce point Pierre et Jade se rejoignent et souhaiteraient une volonté politique pour redensifier les zones rurales avec  beaucoup de petites exploitations. 

Ce domaine est aussi un site d’essais expérimentaux en collaboration avec l’INRA ou d’autres stations de recherche. 

Concernant l’aspect agricole, le domaine est certifié, cultivé en agroécologie, comme seulement 3% des domaines en France. La priorité est la lutte contre  le réchauffement climatique, en captant plus de carbone et d’azote dans le sol pour le régénérer. Concrètement, les sols ne sont plus labourés, un mélange de graminées et de légumineuses est semé après les moissons. Ce mélange sensible au gel, déclinera donc à l’automne lorsque les semences de l’espèce de rente (céréale) devront germer et pousser. Cette dernière est donc semée sur un sol recouvert de verdure, comme le préconisait M. Fukuoka pour le riz au Japon dans “La “Révolution d‘un seul brin de paille”  en 1975 déjà.

Moissonneuse batteuse, bourrée d’électronique, pouvant être programmée pour suivre des lignes parallèles à 3 cm près.

Nous voyons les énormes machines permettant de semer dans ces conditions, voire de bêcher en surface si cela s’avère un compromis nécessaire, par exemple lors d’années pluvieuses. Ceci peut résoudre le problème des mulots. La priorité est le rétablissement d’un sol riche et équilibré, alors que la culture biologique met la priorité sur la non-utilisation de produits chimiques.

Vers de terre en train de faire ripaille ! !

A terme, l’objectif est évidemment l’agro-écologie biologique; Pierre estime que de commencer par la régénération du sol est plus pertinent et plus efficace à long terme, limitant aussi les pertes de rendement les premières années de transition. L’agriculture biologique nécessite de labourer pour enfouir les mauvaises herbes, l’agro-écologie empêche leur développement par compétition avec le couvert vert. Si nécessaire, la croissance du couvert vert est limitée par du désherbant extrêmement dilué, à nouveau un compromis mettant à mal nos préjugés de citadins !  Le sol s’améliore d’année en année grâce à cette recharge d’azote et de carbone ainsi qu’à la rotation des cultures de rente; à ce titre le chanvre utilisé pour l’huile, le textile et  des isolants de construction est très intéressant. 

Champ de chanvre

Pour nous, c’est une journée passionnante, que de préjugés remis en cause, que de contradictions mises en évidence avec tellement d’explications passionnantes ! Pour le futur proche, la question est ouverte: d’ici quelques années, une partie des halles seront détruites pour laisser la place à un élevage en plein air ? Utilisées par des artisans locaux pour développer autrement le tissu économique et social ? Jade pourra t-elle développer de tels projets ?

Nous repartons après cette journée de visite et ces deux soirées passionnantes, enrichissantes chaleureuses, en souhaitant que Jade puisse développer ses projets, faire évoluer le domaine et que nous puissions une fois accueillir cette famille chez nous.